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Le temps de l'acclimation

Malgré ce problème de langue rebelle, dix jours, et je me suis déjà bien acclimatée. J'ai de moins en moins peur d'un possible fossé culturel pouvant dresser une distance entre les Equatoriens et moi... puisqu'il existe déjà un fossé entre les innombrables cultures et nationalités qui composent l'Equateur. "Tous les hommes descendent d'Adam et d'Eve. Sauf, bien sûr, les Otavalo" plaisantent Guido et Emilia au sujet d'une des nationalités indigènes, particulièrement célèbre pour leur certitude d’être une des «dernières ethnies les plus pures» et nourrissant nombre de blagues du coin à ce sujet.

 

Ainsi, il n'existe pas un peuple équatorien, mais beaucoup, entre lesquelles il devrait pouvoir être possible pour moi de me dégager timidement une petite place.

 

 Mais en attendant, je profite des curiosités de l'Equateur, toute Française que je suis. Je m'amuse de la bigoterie ambiante, des bibles gracieusement déposées en livre de chevet sur les lits des auberges de jeunesse et des images de Jésus parfois coiffé du chapeau du Che Guevara présentes dans tous les bus -après tout, n'est-on jamais trop prudents.

C'était compliqué de prendre des photo alors voici la seule, l'unique, la ténébreuse et néanmoins précieuse que j'ai réussi à prendre un beau jour de retour à la maison. Cadeau (c'est Jésus. Au fait)


Depuis mon arrêt de bus quotidien, à la Merced

 A propos de l'Equateur. Dans les premiers jours, le passe-temps qui me divertissait le plus était de prendre ces fameux bus tant ils me semblaient être un concentré d'exotisme. Avec leur salsa et leur reggaeton crachés à l'envie par les hauts-parleurs selon le bon vouloir du chauffeur. Avec leurs beaux rideaux colorés agrémentés de leurs ponpons si saillants. Avec leurs arrêts, au petit bonheur la chance. Mais surtout, parce que c'est un endroit dans lequel on pourrait y passer toute une année, sans que jamais rien ne vienne à nous manquer. Les vendeurs ambulants montent et descendent à chaque (et entre chaque) arrêt pour proposer tout ce dont on aurait jamais rêvé. Un petit chargeur ou des affaires scolaires, une glace, un peu d'eau ou une soupe ? Et pourquoi ne vous laisseriez donc pas tenter par ces délicieuses empanadas, ou bien de ce porc frit aggrémenté de canelazo, l'alcool local élaboré à base de canne à sucre? Regardez donc ce fabuleux casse-tête, à la fabrication duquel j'ai rompu la mienne. Un objet, 36 possibilités et pour seulement 1 dollar. Puras artesanías, mes amis. Choclos con queso, Quito-Tena-chicles-Puyo-aguita aguita y por solo 50 centavos...... En fermant les yeux le soir, mes rêves s'accompagnent d'Heladitos Heladitos, 3 por un dolar qui me bercent dans mon sommeil en un joyeux bordel.


Et depuis... le quotidien

Mes yeux, je les ai rouverts depuis tous les matins, pour aller travailler à l'atelier. Les deux heures aller de trajet ont fini par me rendre ces fameux trajets en bus un peu moins sympathiques chaque jour. Mais, puisqu'il faut aller travailler......

 

Mon travail ici sera réparti en deux ateliers. Le premier, et le plus rudimentaire est situé chez Guido même à la Merced, tout au sud de Quito. Il doit tout de même se rendre parfois chez Diego, dont l'atelier est beaucoup mieux équipé pour réaliser certaines tâches nécessaires. Diego, lui, habite tout au nord de Quito dans une résidence dont le luxe est à une distance effrayante de ce à quoi je m'étais habituée au cours de mes pérégrinations un peu partout en Equateur. Cette résidence-là (de même que toutes celles du quartier) est protégée par murailles, gardiens et barbelés. C'est qu'elle est quand même encadrée par quelques uns des quartiers les plus pauvres de Quito... Contrastes saisissants et parfaitement assumés auxquels il me faudra aussi m'habituer. En attendant, je me remémore La Zona, un film mexicain qui m'avait terrifiée encore au collège.

Mexico. Trois adolescents des quartiers pauvres pénètrent dans l'enceinte de La Zona, une cité résidentielle aisée, entourée de murs et protégée par un service de sécurité privé. Ils s'introduisent dans l'une des maisons, mais le cambriolage tourne mal. Plutôt que de prévenir les autorités, les résidents décident de se faire justice eux-mêmes. Une chasse à l'homme sans pitié commence...


Diego n'a pas beaucoup de travail ni de projets pour l'instant. Ce qui lui permet de vaquer à ses fantaisies les plus improbables en matière de bijouterie ou d'objets extravagants. Il connait beaucoup de techniques, a étudié la joaillerie à Cuenca, puis à Rome. Moi, je travaille pour Guido et produis en série des parties pour l'assemblage final de ses pièces. C'est qu'il faut se dépêcher, dans une semaine commence la Feria de Artesanías de Cuenca, la plus importante du pays. Et toute la famille s'y met, pour que tout soit fin prêt.


Quand les foires seront passées et la pression retombée, Diego profitera du temps que j'aurai désormais plus libre pour m'enseigner les techniques que je ne connais pas encore et que j'ai toujours souhaité apprendre, à savoir la ciselure et la fonte à la cire perdue. Et me fait rêver en attendant de ses techniques qui m'apparaissent de véritables prouesses.

Guido, lui, s'est spécialisé dans les figures qu'il produit et ce, depuis des années. Modèles présolombiens et usage de pétroglyphes amazoniens. L'inspiration, il la puise de sa culture et de ce qu'offre l'Equateur, qu'il aime profondément. Il va chercher les galets qu'il grave et incruste d'argent dans les rivières et dans la mer. Il aime se promener, récolter ce dont son environnement est déjà fait. Des bois tropicaux, à la fibre façonnée par une multitude de petits vers qui y impriment des motifs, la tagua, graine de palmier à la couleur et la dureté rivalisant avec l'ivoire, les pierres, les graines.... Avec tout cela il y a déjà beaucoup à faire. Et il ne planifie rien, avance dans son travail au jour le jour, "con lo que le trae el día." Son travail est entièrement orienté vers sa propre culture qu'il essaie de me faire comprendre au mieux. Elle-même est orientée vers la nature. "Les Equatoriens sont un peuple très contemplatif. C'est grâce à l'abondance dont la nature a doté nos terres.", me répète-t-il souvent. Alors il essaie de m'inicier à cette contemplativité. Dès les premiers jours, il me donne un "devoir" : "Chaque fois que tu marcheras, essaie de te concentrer entièrement sur tes pieds, et à travers leur contact, sur le sol. Et essaie de ressentir l'énergie qui remontera alors de celui-ci, à travers la plante de tes pieds et se transmettra à tout ton corps." C'est qu'il est important pour lui que je sois à même de comprendre tout le processus qui lui a amené ces formes et qui rythme son travail.

Le fameux travail de Guido, et son atelier, Curi-Huaira, à découvrir sur sa page Instagram ici

Galets incrustés d'argent, selon des pétroglyphes précolombiens découverts par la fondation Sinchi Sacha dans le Valle Sagrado de Cotundo.


 

 

Ainsi, deux maîtres de stage et deux processus différents : l'un planifie, fait du "design" et plie la matière selon les formes qu'il s'est imaginé, l'autre travaille de manière purement instinctive et fusionnelle avec la matière qui lui amènera l'objet, il se vit comme un intermédiaire entre le bois, la pierre ou l'argent, et l'objet qu'ils tendent à devenir.